Des mots et un petite histoire inventée.
Je vais bien, très.La liberté entre les feuilles.
« Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer pendant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir. Etre seul, comme l'enfant est seul... »
Rainer Maria Rilke - des Lettres à un jeune poète -
Un petit gilet tombe gracieusement sur mes épaules. Il ne fait ni chaud, ni froid. C'est un petit soir d'été, un petit air pur qui vous fait vous sentir libre. Je n'ai pas pris mon téléphone comme pour me détacher du monde. Je sens l'air se cogner contre mon cou, s'infiltrer dans mes vêtements légers. Je me sens vivifiée. Mes cheveux sont encore humides. Des boucles se dessinent de ces derniers. J'ai toujours rêvé d'avoir une chevelure parfaitement raide, droite. J'ai beau passer des heures face à mon miroir et en compagnie de mon séchoir, rien à faire mes cheveux ne se laissent pas dominer. Ils aiment danser, s'amuser, faire la fête. Ils ondulent, bouclent. J'ai des cheveux rock 'n' roll, en pagaille. Depuis qu'Arnaud est parti, je laisse mes cheveux libres. Je me surprends même à apprécier leur force et cette sensation d'ondulation au dessus de ma tête. A les sentir vivant. Cette promenade estivale me libère.
Tellement.
Seule, je marche le long du canal comme une plume qui s'envole au fil du vent. Je ne suis ni triste, ni heureuse non plus. Je marche en me sentant légère. J'aime l'été. Ce garçon-là je l'aime. Je l'aime comme au premier jour. S'il était encore là aujourd'hui, je glisserais mes doigts dans ses cheveux et je lui dirais combien je l'aime, combien il est important pour moi. Je lui dirais tout ce qu'il m'a apporté depuis que je l'ai rencontré, tout ce qu'il m'apporte encore en étant absent. Je lui dirais nos matins salées et nos nuits sucrées. Je lui raconterais nos silences et nos ombres. Je lui composerais les mélodies qu'on s'est jamais chanté. Je lui caresserais la joue en lui murmurant nos bonheurs, notre douceur et nos soleils. Nous frissonnerons face à tout nos regards croisés.
Mais il n'est plus là et depuis qu'il y est parti, je me sens seule. C'est aussi depuis qu'il est parti que je marche méthodiquement chaque soir au bord du canal. Je marche pour oublier, pour oublier le bonheur que je n'ai su retenir de mes mains tremblantes. J'avance pour oublier ce bonheur que j'ai raté, que je n'ai pas su saisir.
Chaque pas devient un souvenir.Je danse sur mes peines et mes joies a chacune de mes promenades quotidiennes. Depuis qu'il est parti, je ne vais pas bien. Non, cela ne va plus. Je ne m'effondre pas. Non, je marche.Je marche le long du canal. Je regarde l'herbe haute, le ciel bleu, gris, noir. Je croise parfois d'autres personnes esseulées. On se sourit. On se comprend d'un regard, d'un pas. Cela me donne l'impression de vivre, de vivre un peu par leur regard, par leur peine. L'eau et tous ces inconnus que je croise me donne à chaque fois une poignée de force que je dévore, que je croque. Ici, on se comprend, on n'a pas besoin de se mentir. Les malheurs se parlent, s'animent d'eux même.
A chaque promenade, c'est le même rituel.Je marche durant vingt-deux minutes, puis je traverse le petit pont en bois. Je grimpe les dix marches qui me sépare alors du champ, puis je retire mes ballerines.A partir de ce moment là, je me sens libre. Je coupe le fil qui me relie au monde.
Il n'y a plus personne pour me voir, pour se rendre compte de ma solitude. Il n'y a plus personne pour me demander si je tiens le coup, si ce n'est pas trop dur depuis que. Si j'ai de ses nouvelles. Si la nuit, je vais bien ou si je pleure encore. Si je veux aller boire un café ou regarder un film. Il n'y a plus ses regards noyés de pitié. Je retire le masque. Je me sens vrai. Ma solitude et le vide m'emplissent de vie. Alors comme d'habitude, je marche jusqu'à atteindre le grand arbre. Et je m'allonge. Je redeviens petit fille.
Sa grandeur accentue ma petitesse. Sa force ma fragilité. Ses années mon inexpérience.
Il n'y a plus personne ici et cela m'apaise. Nos souvenirs remontent en pagaille.
Les petits gâteaux au milieu de l'après-midi. Son odeur à mon réveil. Je me souviens aussi ses mots griffonnés, des post-its qu'on se laissait alors sur la table. De mes retards et de nos baisers à rallonge. Je me rappelle des confidences autour d'un thé à la framboise. Des macarons et de nos c½urs à corps. C'en est trop. Je pleure, pleure, pleure. Mes larmes se glacent, deviennent geler. Je me force à ne pas les essuyer, à ne pas les effacer. Je laisse se déverser tout le chagrin à gros sanglot. Je les sens le long de ma joue, de mes lèvres, de mon cou. J'extériorise seule face à mon chêne. Je hurle au milieu du silence. Personne pour me juger, pour me tendre un mouchoir, pour me conseiller.
J'ai besoin de solitude et de silence. De soleil et d'herbe haute.
Plus je pleure, plus les souvenirs remontent à la surface. Je hurle et personne me m'entend. Je me sens lourde de souvenirs et légère à la fois. Ce n'est pas facile de se retrouver, de se laisser aller aux larmes, de retirer les masques.
Après une heure de souvenirs et de gros chagrins, je me lève à nouveau. Je me sens fébrile et titubante, chancelante. Je sors du cocon et je sèche mes larmes. Je marche encore quelques pas pieds nus. L'herbe sèche me pique comme des petites aiguilles, comme pour me faire revenir à l'existence. Je remets mes chaussures quand la douleur se fait trop forte et je descends les dix marches. Je me sens encore un peu au dessus de tout, un peu en hauteur. Je traverse le pont et je fais le chemin inverse. Je croise à nouveau des regards esseulés.
Demain, je reviendrai. A nouveau, je pleurerai puis je me sentirai un peu plus légère. Ce rituel, cette promenade merveilleuse, c'est mon petit secret, mon petit grigri pour tenir depuis qu'Arnaud est parti. C'est ce qui me fait tenir debout quand la force n'est plus. Une sorte de retour au source quand il n'y a plus d'eau.